Pourquoi un État emprunte
Un État emprunte pour les mêmes raisons qu'un ménage ou une entreprise : payer ses dépenses quand ses recettes ne suffisent pas, ou financer un projet qui servira longtemps. On distingue trois usages :
- Investir : routes, réseaux, écoles, recherche. Ces dépenses servent pendant des décennies, et il paraît logique de les payer en partie à crédit.
- Traverser une crise : récession, pandémie, guerre. L'État dépense davantage quand l'économie ralentit, pour soutenir les revenus et les entreprises.
- Combler un déficit chronique : des dépenses courantes plus élevées que les recettes, année après année. C'est l'usage le plus discuté.
Un État n'est pas un ménage
- Il ne disparaît pas. Il n'a pas besoin de rembourser toute sa dette : il la « fait rouler », en empruntant de nouveau pour rembourser les emprunts qui arrivent à échéance. Ce qui compte, c'est sa capacité à payer les intérêts et à garder la confiance des prêteurs.
- Il peut lever l'impôt. Ses recettes futures sont plus sûres que celles d'un ménage, ce qui lui permet d'emprunter moins cher.
- Sa monnaie compte. Un pays qui emprunte dans sa propre monnaie, avec sa propre banque centrale, comme le Japon, les États-Unis ou le Royaume-Uni, ne manquera jamais de monnaie pour rembourser, mais il risque l'inflation s'il abuse de la création monétaire. Les pays de la zone euro empruntent dans une monnaie qu'ils ne contrôlent pas seuls : ils dépendent davantage de la confiance des marchés, comme la Grèce l'a vécu en 2010. Les pays qui empruntent dans une monnaie étrangère, souvent le dollar, sont les plus exposés au défaut de paiement : l'Argentine en a connu plusieurs.
Comparer les pays
Pour comparer, on rapporte la dette au PIB. Il n'existe pas de seuil magique : le Japon supporte une dette très élevée, détenue surtout par ses propres épargnants et sa banque centrale, alors que des pays beaucoup moins endettés ont fait défaut. Les règles européennes retiennent une référence de 60 % du PIB, que la plupart des grands pays de la zone euro dépassent.
| Pays | Dette publique, en % du PIB |
|---|---|
| Japon | environ 200 % |
| Grèce | 146 % |
| Italie | 137 % |
| États-Unis | environ 125 % |
| France | 116 % |
| Belgique | 108 % |
| Royaume-Uni | environ 104 % |
| Moyenne de la zone euro | 88 % |
| Allemagne | 64 % |
Pays européens : fin 2025, Eurostat. Japon, États-Unis et Royaume-Uni : prévisions du FMI pour 2026, publiées en avril 2026, selon une définition proche mais pas identique.
Le cas de la France
En France, la dette publique est la somme de tout ce qu'ont emprunté, et pas encore remboursé, l'État, la Sécurité sociale et les collectivités locales.
| Qui doit l'argent ? | Dette fin juin 2026 |
|---|---|
| L'État | 2 942 Md€ |
| La Sécurité sociale | 309 Md€ |
| Les collectivités locales | 275 Md€ |
| Les organismes publics (universités, agences…) | 69 Md€ |
| Total | 3 595 Md€ |
Source : Insee, dette publique au sens de Maastricht à la fin du deuxième trimestre 2026.
D'où vient-elle ?
La dette n'est pas née d'un seul coup. Elle est le cumul des déficits : chaque année où l'État dépense plus qu'il ne gagne, il emprunte la différence. Le dernier budget voté à l'équilibre date de 1974. En 2025, le déficit public était encore de 152,5 milliards d'euros, soit 5,1 % du PIB.
Dette au sens de Maastricht (État, Sécurité sociale, collectivités locales). 2026 : fin juin. Sources : Eurostat et Insee.
Deux crises ont fait faire des bonds à la dette : la crise financière de 2008-2009, puis le Covid en 2020, quand l'État a soutenu les salaires et les entreprises. Entre les deux, la dette a continué de monter, plus lentement, car les déficits ne se sont jamais arrêtés.
Comment l'État emprunte
L'État n'emprunte pas auprès d'une banque comme un particulier. L'Agence France Trésor, rattachée au ministère de l'Économie, vend des titres de dette lors d'enchères régulières, auxquelles participent de grandes banques :
- Les OAT (obligations assimilables du Trésor) : des emprunts de 2 à 50 ans, qui versent un intérêt fixe chaque année. Certaines sont indexées sur l'inflation.
- Les BTF (bons du Trésor) : des emprunts de moins d'un an, pour gérer la trésorerie.
Ces titres se revendent ensuite chaque jour sur les marchés, comme des actions. Il faut donc convaincre les prêteurs, année après année, de continuer à prêter.
Qui prête à la France ?
La Banque de France mesure qui détient les titres de l'État, par grandes catégories. On connaît le pays de résidence des détenteurs, mais pas leur nom ni leur nationalité.
| Détenteur | Part, début 2026 |
|---|---|
| Investisseurs non-résidents | 57,5 % |
| Banques françaises | 10,5 % |
| Assureurs français, surtout l'assurance-vie | 9,6 % |
| Fonds d'investissement français | 1,8 % |
| Autres, surtout la Banque de France | 20,6 % |
Les non-résidents sont des fonds, assureurs, banques et banques centrales installés hors de France. Dette négociable de l'État (2 858 milliards d'euros fin juin 2026), en valeur de marché, au premier trimestre 2026. Source : Agence France Trésor, d'après la Banque de France, bulletin mensuel de juillet 2026.
Cette répartition a beaucoup changé. Les assureurs français détenaient près de 40 % de la dette de l'État en 2000, contre moins de 10 % aujourd'hui. La part des non-résidents est tombée à 47,8 % en 2021, quand la Banque de France achetait massivement, puis elle est remontée depuis que ces achats ont cessé. La France est le seul pays du G7 où les non-résidents détiennent plus de la moitié de la dette de l'État.
Si vous avez une assurance-vie avec un fonds euros, vous prêtez probablement un peu d'argent à l'État sans le savoir : les fonds euros sont largement investis en obligations d'État françaises.
Avantages et inconvénients de chaque prêteur
Les investisseurs non-résidents. Avantage : une demande large et variée, qui aide l'État à emprunter moins cher, et le signe que la dette française inspire confiance. Inconvénient : ils peuvent vendre vite au moindre doute, ce qui fait monter les taux, et les intérêts qui leur sont versés sortent du pays.
Les épargnants et institutions français. Avantage : une demande plus stable, et des intérêts qui restent dans l'économie française. Inconvénient : l'épargne prêtée à l'État ne finance pas les entreprises, et quand les banques détiennent beaucoup de dette de leur pays, une crise de l'une peut se transmettre à l'autre.
La banque centrale. Avantage : ses achats massifs ont fait baisser les taux pendant les crises. Inconvénient : ces achats sont temporaires, et coûteux pour elle quand les taux remontent, comme on le voit ci-dessous.
La part « européenne » : les intérêts reviennent-ils à la France ?
De 2015 à 2022, pour soutenir l'économie, la Banque centrale européenne a racheté de grandes quantités de dette publique sur les marchés. Pour la dette française, c'est surtout la Banque de France qui a acheté ces titres et qui les garde, au sein de l'Eurosystème : pour la grande majorité des achats, chaque banque centrale nationale rachète la dette de son propre État. Fin juin 2026, la Banque de France détenait encore 488 milliards d'euros de titres publics achetés ainsi, contre 546 milliards fin 2025.
L'idée est juste, en partie. Les intérêts que l'État verse sur ces titres sont perçus par la Banque de France et ne sont pas partagés avec les autres banques centrales. Or la Banque de France appartient à l'État : ses bénéfices lui reviennent sous forme d'impôt sur les sociétés et de dividende. De 2015 à 2022, elle lui a ainsi versé 16,3 milliards d'euros d'impôt et 15,5 milliards de dividendes.
Mais ce n'est pas gratuit. Pour acheter ces titres, la Banque de France a créé de la monnaie, que les banques déposent sur leurs comptes chez elle. Ces dépôts sont rémunérés au taux fixé par la BCE. Quand ce taux est monté jusqu'à 4 % en 2023 et 2024, la Banque de France a payé aux banques plus d'intérêts qu'elle n'en recevait sur ses titres achetés à taux bas. Elle a enregistré une perte de 12,4 milliards d'euros en 2023, couverte par ses réserves, puis une perte nette de 7,7 milliards en 2024. Elle n'a versé aucun dividende à l'État au titre des années 2022 à 2025 : en 2025, son bénéfice de 8,1 milliards a d'abord servi à effacer la perte passée.
Et ce stock diminue. Depuis 2023 pour un programme d'achats et 2025 pour l'autre, l'Eurosystème ne remplace plus les titres qui arrivent à échéance. L'État les rembourse en empruntant de nouveau, cette fois auprès d'investisseurs privés, aux taux du moment.
Faut-il annuler la dette détenue par la Banque de France ?
Certains responsables politiques et économistes proposent de l'annuler, ou de la transformer en dette perpétuelle sans intérêts. Les arguments s'opposent :
| Arguments pour | Arguments contre |
|---|---|
| L'État ne paierait plus ni intérêts ni remboursement sur ces titres. | Les traités européens interdisent à une banque centrale de financer directement un État (article 123 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne). Il faudrait l'accord des autres pays. |
| Une banque centrale ne peut pas faire faillite : ses pertes peuvent être absorbées dans le temps. | La Banque de France perdrait ces titres, mais garderait ses dettes envers les banques. Ses pertes priveraient l'État de ses futurs dividendes, ce qui reprend une partie du gain. |
| Cela dégagerait des marges pour investir. | Les investisseurs pourraient craindre d'autres annulations et exiger des taux plus élevés sur le reste de la dette. |
Les économistes restent partagés, et la question est autant politique que technique.
À ne pas confondre : l'emprunt commun européen
En 2020, face au Covid, l'Union européenne a emprunté elle-même sur les marchés, au nom de tous les pays membres, pour financer le plan de relance NextGenerationEU. La France en a reçu 40,3 milliards d'euros de subventions. Ce n'est pas une dette de l'État français, mais elle sera remboursée de 2028 à 2058 par le budget européen, auquel la France contribue selon sa richesse. Faute de nouvelles recettes européennes, la contribution française pourrait augmenter de 2,5 à 4 milliards d'euros par an, selon les estimations du Sénat et de l'Assemblée nationale.
Combien coûte la dette ?
En 2025, les intérêts de la dette ont coûté 64,7 milliards d'euros, soit 2,2 % du PIB, en hausse de 11 % en un an. C'est de l'argent qui ne finance ni écoles, ni hôpitaux, ni baisses d'impôts.
Ce coût dépend des taux d'intérêt. Pendant les années de taux très bas, jusqu'en 2021, la France empruntait presque gratuitement. Depuis, les taux sont remontés : fin juillet 2026, le taux de l'OAT à 10 ans a dépassé 4 %. Chaque ancien emprunt à taux faible qui arrive à échéance est remplacé par un emprunt plus cher, si bien que la charge des intérêts continue de grimper pendant des années.
L'effet boule de neige
Si le taux auquel l'État emprunte devient plus élevé que la croissance de l'économie, la dette augmente d'elle-même par rapport au PIB, même sans nouveau déficit hors intérêts. Pour la stabiliser, il faut alors un excédent avant paiement des intérêts, ce que la France n'a pas eu depuis des décennies.
Les notes et l'écart avec l'Allemagne
Les agences de notation évaluent la capacité d'un pays à rembourser. Fitch puis S&P ont abaissé la note de la France à A+ à l'automne 2025. Moody's la maintient à Aa3, avec une perspective négative confirmée en avril 2026. Ces notes restent bonnes : la France n'est pas un pays en faillite. Mais elles se dégradent.
Les marchés surveillent aussi l'écart de taux entre la France et l'Allemagne, le pays de la zone euro jugé le plus sûr. Entre 2014 et 2022, la France empruntait à 10 ans à 0,3 à 0,45 point de plus que l'Allemagne. Fin juillet 2026, l'écart approchait 0,8 point : c'est le prix de la méfiance des prêteurs.
La dette, est-ce grave ?
Les économistes ne sont pas tous d'accord, et le sujet est aussi politique. Quelques repères pour se faire son propre avis :
| Ce qui rassure | Ce qui inquiète |
|---|---|
| Un État ne rembourse jamais toute sa dette : il la fait rouler, comme le font la plupart des pays. | La charge des intérêts augmente chaque année et réduit les marges pour financer d'autres priorités. |
| Les Français épargnent beaucoup, et la dette est libellée en euros, dans une zone monétaire solide. | Plus de la moitié de la dette est détenue par des investisseurs non-résidents, qui peuvent exiger des taux plus élevés. |
| Les notes restent dans la catégorie de bonne qualité. | Les notes baissent, et l'écart avec l'Allemagne s'est creusé. |
| Une dette peut financer des investissements utiles pour l'avenir. | Les déficits récents financent surtout des dépenses courantes, pas des investissements. |
Pour réduire la dette rapportée au PIB, il n'existe que quelques leviers, souvent combinés : plus de croissance, moins de dépenses, plus d'impôts, ou de l'inflation, qui allège la dette passée mais pèse sur les épargnants.
Ce que cela change pour vous
- Votre crédit immobilier : les taux proposés par les banques suivent en partie celui de l'OAT à 10 ans. Quand l'État emprunte plus cher, vous aussi.
- Votre épargne : des taux plus élevés améliorent le rendement des fonds euros et des obligations, avec un temps de retard.
- Vos impôts et vos services publics : pour réduire le déficit, l'État peut augmenter des impôts ou réduire des dépenses. Les budgets récents l'ont montré.
- Vos placements : une crise de confiance sur la dette ferait monter les taux et baisser les obligations et les actions françaises. Un portefeuille diversifié au niveau mondial y est moins exposé.
Pour aller vérifier
- insee.fr : la dette publique chaque trimestre (fin juin 2026), les comptes publics de 2025 et la comparaison européenne d'après Eurostat.
- aft.gouv.fr : le site de l'Agence France Trésor, avec les emprunts de l'État et la répartition de leurs détenteurs (bulletin mensuel de juillet 2026).
- banque-france.fr : les titres publics détenus par la Banque de France (communiqué de septembre 2026), ses comptes annuels et les billets de son gouverneur sur ses pertes.
- imf.org : les dettes publiques dans le monde (Fiscal Monitor et World Economic Outlook, avril 2026).
- senat.fr et assemblee-nationale.fr : les rapports sur le plan de relance européen et sur la détention de la dette. Évolution de la part des assureurs : Fondation iFRAP, d'après l'Agence France Trésor.
- Notes : communiqués de Fitch (septembre 2025), S&P (octobre 2025) et Moody's (avril 2026). Taux et écart avec l'Allemagne : cours de fin juillet 2026.
Le chapitre À quoi servent nos impôts ? explique à quoi sert l'argent public, et celui sur Les obligations comment fonctionne un emprunt d'État.
À retenir
- Un État emprunte pour investir, traverser les crises ou combler ses déficits. Il fait rouler sa dette au lieu de la rembourser.
- La dette française, 119 % du PIB mi-2026, est détenue à 57,5 % par des non-résidents. Son coût monte avec les taux : 64,7 milliards d'euros d'intérêts en 2025.
- Les intérêts versés à la Banque de France reviennent à l'État seulement quand elle fait des bénéfices, ce qui n'a pas été le cas depuis la hausse des taux.
- La dette influence vos taux de crédit, votre épargne et vos impôts : mieux vaut un patrimoine diversifié.
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